Cent mille postes d’un côté, des dizaines de millions d’allocataires de l’autre. D’où vient réellement le déficit depuis 2017, et pourquoi la masse visée n’est pas pilotable par décret.
12 min de lecture · sources arrêtées au 28 août 2026
Le programme est explicite, et il faut lui reconnaître cette franchise : il annonce que l’effort portera d’abord sur la dépense sociale. La phrase dit donc aussi qui paie. Reste à savoir combien de personnes cela représente, et ce que cela fait par tête.
C’est ce que représentent les 80 Md€ d’économies sociales, répartis sur les quelque 68,6 millions d’habitants du pays. Une moyenne, donc, pas une facture individuelle : elle donne l’échelle, pas la répartition.
Si l’effort social portait sur les seules pensions, il faudrait retrancher 20,0 % des 400,3 Md€ du risque vieillesse. Le programme ne dit pas qu’il le fera : il dit que les retraites sont le premier poste et que rien ne sera tabou.
Il y a 147 fois plus de retraités que de postes visés par le plan. C’est exactement le même écart d’échelle que celui reproché aux programmes qui promettent de financer un budget avec quelques milliers de foyers.
La mesure la plus révélatrice du plan est aussi la moins commentée : une « année blanche » dès 2028, gelant la revalorisation de toutes les prestations, à l’exception des petites retraites. Retraites, allocations familiales, aides au logement, revenu de solidarité active et prime d’activité cessent d’être indexés pendant un an.
C’est l’assiette la plus large qui soit, appliquée sans seuil et sans condition de ressources autre que l’exclusion des petites retraites. On peut considérer que c’est le seul instrument disponible pour freiner une masse de 771 Md€ : c’est un choix défendable. Mais il faut alors dire qu’il touche tout le monde, et pas seulement une administration en surnombre.
Un ordre de grandeur permet de mesurer l’écart entre l’outil et l’objectif. L’OFCE chiffre le gel d’un an de l’ensemble des prestations et pensions à 5 à 6 Md€, dont 3,7 Md€ sur les seules retraites. En retenant la borne haute, il faudrait 13 années blanches pour atteindre les 80 Md€ recherchés sur le modèle social. Le candidat en annonce une.
C’est ici que la prémisse du programme se heurte au chiffrage disponible. Le candidat assume le bilan fiscal de la décennie et propose d’en poursuivre la logique, tout en imputant le déficit au modèle social. La décomposition publiée dit autre chose, et elle est vérifiable.
Le creusement du déficit depuis 2017 est donc, dans cette évaluation, entièrement imputable à la baisse du taux de prélèvements, la dépense publique étant restée stable en proportion de la richesse produite. Cela ne dit pas que la dépense serait bien calibrée, ni qu’il faudrait renoncer à la réduire. Cela dit que la cause de l’écart et le levier proposé pour le refermer ne sont pas au même endroit.
« Nous avons rapproché notre environnement fiscal des moyennes européennes en baissant l’impôt sur les sociétés et les impôts de production, en supprimant l’ISF et en instaurant la flat tax. »
Pour une nouvelle donne économique et climatique, 21 juillet 2025, édito signé Gabriel Attal, secrétaire général de Renaissance. C’est la seule trace écrite et signée où le bilan de la fiscalité du capital est explicitement assumé.
Tous les occupants de leur résidence principale, avec un gain croissant avec la valeur du logement.
Produit perçu par les collectivités avant la réforme. Compensée par le transfert de la taxe foncière départementale aux communes et par l’affectation de fractions de taxe sur la valeur ajoutée. La charge n’a pas disparu : elle est passée sur l’assiette la plus large du pays, la consommation.
Les entreprises, avec une concentration sur l’industrie et les activités à forte intensité capitalistique.
Le produit de la contribution sur la valeur ajoutée a reculé de 9,6 Md€ entre 2016 et 2024, mais celui des taxes foncières a progressé de 9,7 Md€ sur la même période. Le total des impôts de production est passé de 108,8 à 129,0 Md€ : il a augmenté de 20,2 Md€.
Toutes les sociétés bénéficiaires, avec un effet croissant avec le bénéfice.
Aucune évaluation publique ne chiffre isolément le coût annuel de cette baisse : nous n’en inscrivons donc aucun. Le rendement de l’impôt sur les sociétés s’établit à 66,9 Md€ en 2025, dont 7,5 Md€ de surtaxe exceptionnelle sur les grandes entreprises.
Les détenteurs de dividendes, d’intérêts et de plus-values mobilières.
Coût statique le plus élevé des deux chiffrages disponibles, soit l’hypothèse la moins favorable au dispositif. Le comité d’évaluation conclut pourtant que ce coût a été annulé les premières années par la hausse des dividendes déclarés. Sur cette ligne, le candidat a factuellement raison.
Les redevables de l’ancien ISF, dont les actifs financiers sortent de l’assiette.
Coût chiffré pour 2018 par le comité d’évaluation, porté à plus de 4 Md€ en 2022 compte tenu de la dynamique tendancielle. Le rendement passe de 5,1 Md€ et 358 000 foyers à 2,3 Md€ et 194 000 impositions.
Les foyers imposables, avec un gain plafonné et donc concentré sur le milieu de la distribution.
Aucune évaluation publique vérifiée ne chiffre isolément cette baisse : nous n’en inscrivons donc aucune. C’est la seule mesure de la période dont l’incidence soit franchement centrée sur les revenus intermédiaires.
La baisse d’un impôt de production a été presque exactement compensée par la hausse d’un autre, et le total a progressé. Le candidat annonce poursuivre cette baisse : l’expérience de la décennie écoulée suggère que ce qui compte n’est pas le taux annoncé sur un impôt, mais ce qui arrive à la somme.
La France dépense 1 714,1 Md€ et encaisse 1 561,6 Md€. Fermer intégralement cet écart sans toucher à une seule ligne de recettes revient donc à retrancher cette proportion de la totalité de la dépense publique, chaque année, définitivement. C’est la formulation la plus neutre possible de ce que le programme entreprend.
Rendement du prélèvement forfaitaire unique au titre de l’impôt sur le revenu en 2024, soit un quasi-doublement depuis l’instauration de la flat tax. Baisser ce taux n’a pas fait baisser la recette. La causalité n’est établie que pour partie, mais le fait est là et il joue en faveur du candidat.
Toutes les lignes ne se ressemblent pas pour autant. Sur la transformation de l’ISF, le rapport d’évaluation de l’Assemblée nationale chiffre le gain moyen à 8 338 € par foyer concerné, sans effet de ruissellement démontré.
C’est un résultat de recherche, et il mérite d’être écrit tel quel : nous n’avons trouvé aucune déclaration publique du candidat sur le prélèvement forfaitaire unique, sur la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, sur la taxe d’habitation, sur la contribution sur la valeur ajoutée des entreprises, ni sur la contribution différentielle sur les hauts revenus. Ses positions ne sont donc documentées que par ses votes à l’Assemblée nationale, que voici.
Il faut ajouter une précision, parce qu’elle est souvent déformée. Lors de l’examen de la proposition de 20 février 2025, un amendement excluant les « biens professionnels » de l’assiette a été déposé : le candidat en est cosignataire, non auteur. Ses promoteurs estimaient que la mesure amendée serait passée d’un rendement de 20 Md€ à près de zéro. L’amendement a été rejeté.
L’Institut des politiques publiques chiffre à 24,4 Md€ la baisse nette de prélèvements des mesures socio-fiscales du quinquennat 2017-2022, pour un gain moyen de 1,9 % de niveau de vie. La baisse a donc été réelle et générale, ce que le candidat peut légitimement revendiquer.
L’intensité du gain croît donc avec le niveau de vie, dans un rapport de un à quatre entre les deux extrémités. C’est un fait de répartition, pas un jugement : il éclaire simplement qui a été allégé pendant la période où l’écart s’est creusé, et à qui l’on demande maintenant de le refermer.
Ce que ce tableau établit.
Il n’établit pas que ces baisses auraient créé le déficit à elles seules : la crise sanitaire, la crise énergétique et le ralentissement de la croissance y ont largement contribué, et le prélèvement forfaitaire unique montre qu’une baisse de taux peut s’autofinancer. Il établit une chose plus simple : chaque fois qu’une recette a été abandonnée, la dépense correspondante ne l’a pas été, et la charge a généralement glissé vers la consommation.
C’est ce qui rend la règle « aucune hausse d’impôts » structurante. Elle ne dit pas seulement que les recettes n’augmenteront pas : elle interdit de revenir sur une seule ligne de ce tableau, et reporte donc la totalité de l’ajustement sur la dépense. Le programme ne choisit pas la dépense parmi deux options, il s’interdit l’autre.
Tout ce qui précède a été calculé à comportement inchangé, c’est-à-dire sans supposer que l’économie réagisse à l’ajustement, ni en bien ni en mal. C’est une convention neutre. Voici ce qu’elle laisse de côté.
Soit 1 714,1 Md€ de dépense publique, premier niveau de l’Union européenne, pour 1 561,6 Md€ de recettes. Sur ce constat, le candidat a raison, et la présente série le dit déjà dans son analyse du programme précédent : le pays ne souffre pas d’un défaut de recettes en niveau, il prélève déjà 43,6 % de son PIB.
Les intérêts de la dette passent avant toute politique publique et ne financent rien. Ils absorbent à eux seuls 28,6 % de la hausse de la dépense publique en 2026 : une partie de l’effort est donc consommée avant même d’avoir servi. C’est l’argument central du programme, et il est solide.
Précision utile, et elle est sévère pour tout le monde : la Cour des comptes estime qu’un effort supplémentaire de 89,6 Md€ serait nécessaire pour seulement stabiliser le ratio de dette, c’est-à-dire pour arrêter de l’aggraver, sans commencer à le réduire.
Part des prestations de protection sociale dans la dépense publique totale. Le candidat a donc raison sur un deuxième point : on ne peut pas réduire sérieusement la dépense publique sans toucher au modèle social, il est trop gros pour être contourné.
C’est aussi ce qui rend l’affiche trompeuse. Les 100 000 postes ne sont pas un point d’entrée vers cette masse : ils sont ailleurs, dans une autre colonne du budget.
Ces effets ne sont jamais déduits de nos totaux, y compris quand ils joueraient en faveur du programme. Ils servent uniquement à indiquer dans quel sens ceux-ci sont probablement biaisés.
Le candidat pose que si la productivité française avait suivi la trajectoire américaine sur vingt ans, le salaire médian serait de 3 300 € nets au lieu de 2 200. Si un choc de productivité de cette ampleur se matérialisait, l’assiette des cotisations et de l’impôt s’élargirait et une partie de l’effort disparaîtrait d’elle-même. Nos totaux ne tiennent aucun compte de ce scénario : ils sont donc pessimistes pour le programme sur ce point précis, et nous le disons.
Une contraction de la dépense publique de l’ordre de dix points de sa masse réduit mécaniquement la demande à court terme, donc les recettes, donc le solde que l’ajustement cherche à améliorer. Cet effet joue en sens inverse du précédent et n’est pas davantage déduit de nos totaux. Les deux se compensent partiellement, sans qu’on puisse dire lequel l’emporte.
Une année blanche décale la base de calcul d’un an : l’économie est acquise, mais elle ne se reproduit pas l’année suivante, sauf à geler de nouveau. Compter un gel ponctuel dans une trajectoire décennale suppose donc soit de le répéter, soit de trouver ailleurs le relais. Aucun des documents publiés ne tranche ce point.
Le Portugal a ramené sa dette de plus de 132 % à moins de 90 % du produit intérieur brut. Son plan annonçait deux tiers d’économies pour un tiers de recettes ; la Cour des comptes constate qu’en 2013, environ 80 % de l’effort a finalement reposé sur les recettes, plusieurs mesures de dépense ayant été annulées par le juge constitutionnel. La littérature dite narrative conclut par ailleurs que le coût de court terme d’un ajustement est comparable, que le levier soit la dépense ou la recette. Se priver d’un des deux leviers ne rend donc pas l’ajustement moins coûteux, seulement moins pilotable.
Après l’instauration du prélèvement forfaitaire unique en 2018, le rendement au titre de l’impôt sur le revenu a quasiment doublé. La causalité n’est établie que pour partie, une fraction tenant à un effet d’anticipation et à un déstockage de réserves, et France Stratégie est resté prudent. Le fait demeure, et il joue en faveur du candidat.