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Ligne par Ligne · présidentielle 2027La France insoumise · Jean-Luc Mélenchon

Dossier Jean-Luc Mélenchon, chapitre 2Qui paie, sur quelle assiette

Où le programme place lui-même sa ligne de partage, à quel point le système actuel est progressif, ce que rapporterait la confiscation intégrale des grandes fortunes, et pourquoi l’assiette visée n’est pas inerte.

12 min de lecture · sources arrêtées au 28 août 2026

L’affiche et le tableur

Le programme place sa propre ligne juste au-dessus de la médiane

Le programme est explicite, et il faut lui reconnaître cette franchise : 92 % des familles gagnant moins de 4 000 € par mois paieraient moins d’impôt.

Ce que cette phrase établit

Que le programme a choisi lui-même, et publié, l’endroit où il situe la frontière de son gain fiscal. Cet endroit est un revenu de famille de 4 000 € par mois. C’est un fait, il vient du programme, et il suffit à poser la question de cette section : où se trouve ce seuil dans la distribution réelle des revenus français ?

Ce qu’elle n’établit pas, et que nous n’écrirons pas

Qu’au-dessus de ce seuil on paierait davantage. L’énoncé ne dit rien du dessus, ni des 8 % restants en dessous. Et personne ne peut le dire : les taux et les seuils des 14 tranches n’ont jamais été publiés, ni pour l’impôt sur le revenu ni pour la CSG. Reprocher au programme de ne pas chiffrer, puis chiffrer à sa place, serait le même défaut retourné.

Trois repères sur la même échelleLes seuils Insee sont publiés par unité de consommation. Un couple compte pour 1,5 unités : les 4 000 € de revenu familial valent donc 2 667 € sur cette échelle. Sans cette conversion, la comparaison n’a aucun sens.
  • Niveau de vie médian2 147 €
    Par unité de consommation, Insee 2023
  • La ligne de partage du programme2 667 €
    Les 4 000 € par mois d’une famille, ramenés à la même échelle
  • Seuil des 10 % les plus aisés3 913 €
    Neuvième décile de niveau de vie, Insee 2023

Limite de cette conversion, et elle est réelle : les 4 000 € sont un revenu de ménage, alors qu’un niveau de vie Insee est un revenu disponible, après impôts et après prestations. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes grandeurs, et le rapport ci-dessous vaut donc comme ordre de grandeur, pas à la décimale près. Nous retenons par ailleurs 1,5 unité pour un couple sans enfant : un ménage avec enfants abaisserait ce repère, et rapprocherait la ligne de la médiane au lieu de l’en éloigner.

environ 1,2 ×le niveau de vie médian

C’est là que le programme situe la frontière de son gain fiscal. Pas au sommet de la distribution : juste au-dessus du milieu. Ce que devient un foyer placé de l’autre côté de cette frontière, le programme ne le dit pas.

5 870 €le seuil des 10 % les plus aisés, pour un couple

Il faut ce revenu mensuel pour entrer dans le décile supérieur. La ligne que le programme publie se situe environ 32 % en dessous. L’affiche parle des milliardaires ; la promesse, elle, est calibrée sur le milieu de la distribution.

La CSG est le vrai trou du programme

La mesure potentiellement la plus lourde du programme est aussi la moins commentée : rendre la CSG progressive avec 14 tranches. La CSG rapporte 157 Md€, soit plus d’une fois et demie l’impôt sur le revenu (95 Md€). Et 71 % de ce produit est assis sur les revenus d’activité.

C’est l’assiette la plus large du pays, prélevée dès le premier euro, sans seuil d’entrée. La rendre progressive est un choix défendable, et même une demande ancienne d’économistes de gauche : une CSG à barème peut parfaitement alléger le bas et alourdir le haut de cette même assiette.

Mais aucun barème n’a été publié, aucun rendement n’a été chiffré, ni par le candidat ni par un tiers. Sur la mesure qui porte le gisement le plus large du pays, il n’existe donc rien à examiner. Ce n’est pas une objection au principe, c’est un constat sur l’état du document. Et il interdit de dire ce que la mesure rapporterait aussi bien que d’affirmer ce qu’elle coûterait à un ménage donné.

Même remarque pour l’impôt sur le revenu, avec une contrainte de structure en plus : 76 % de son produit vient déjà du décile supérieur. Un barème allongé vers le haut agit sur une base déjà très concentrée, ce qui limite mécaniquement le supplément qu’on peut en tirer sans descendre plus bas dans la distribution.

Le point de départ

Le système n’est pas très progressif. Il est presque plat.

On lit souvent que la France serait déjà « extrêmement progressive ». C’est vrai de l’impôt sur le revenu, et faux du système pris dans son ensemble. Autant le dire, parce que c’est vérifiable et parce que la suite du raisonnement n’en a pas besoin.

Taux global de prélèvements par décile

Rapporté au revenu primaire élargi, le taux moyen de prélèvement total est dégressif sur les quatre premiers déciles, puis à peu près stable sur les six suivants (Insee). Autrement dit : passé le bas de la distribution, presque tout le monde supporte un taux voisin. La progressivité de l’impôt sur le revenu est largement compensée par la TVA et les cotisations, qui pèsent proportionnellement plus bas.

Ce n’est pas un système confiscatoire pour les uns et clément pour les autres. C’est un système à taux élevé et à pente faible.

Le décrochage au sommet
46 %taux global des 0,1 % les plus aisés
26 %pour les 0,0002 % les plus aisés

Travaux de l’Institut des politiques publiques. Le taux décroche tout en haut, via les holdings et les bénéfices non distribués.

Sur ce point précis, le programme a raison.

Un taux global qui tombe de 46 % à 26 % quand on monte dans la distribution est une anomalie réelle, documentée par une institution publique, et il est parfaitement légitime de vouloir la corriger. C’est exactement ce que vise la taxe Zucman.

Mais l’anomalie concerne quelques milliers de foyers, environ 1 800 pour l’assiette Zucman. La corriger est une question de justice fiscale. Ce n’est pas une réponse à la question du financement, et les deux sujets gagnent à ne pas être confondus.

Le dossier complet sur la taxe Zucman, méthode de calcul comprise

Sur quoi repose réellement le budget

Sur les 610 Md€ de recettes fiscales nettes encaissées en 2025, la première ligne n’est ni l’impôt sur le revenu ni l’impôt sur les sociétés.

  • TVA211,7 Md€

    Toute la consommation, tous les ménages, sans distinction de revenu

  • Impôt sur le revenu95 Md€

    Les foyers imposables, avec une forte concentration sur le haut du barème

  • Impôt sur les sociétés61,8 Md€

    Le bénéfice des entreprises, hors contribution exceptionnelle

  • Contribution exceptionnelle sur les grandes entreprises7,5 Md€

    Les grands groupes, mesure temporaire de la loi de finances 2025

  • Contribution différentielle sur les hauts revenus0,4 Md€

    Le plancher de 20 % créé en 2025 pour les très hauts revenus

L’impôt sur le revenu, dans son intégralité, ne pèse que 95 Md€, dont 72,2 Md€ déjà acquittés par le décile supérieur. Les 40 700 foyers du 0,1 % en paient à eux seuls 13 %.

Un budget d’État se finance sur une assiette large. C’est une contrainte arithmétique, pas une préférence idéologique, et elle s’impose à tous les programmes, de gauche comme de droite.

Une convention à déclarer, parce qu’elle joue contre cette page.

Ce site attribue l’ en totalité à l’actionnaire, comme le font l’Institut des politiques publiques et Gabriel Zucman. Cette clé vaut ici aussi. Elle a une conséquence directe : la fiscalité des entreprises, qui porte l’essentiel de ce que le seul chiffrage indépendant retient dans ce programme, retombe alors sur les détenteurs du capital, et non sur les prix ou sur les salaires.

Autrement dit, sous notre propre convention, une bonne part de l’effort du programme frappe bien le capital. Retenir la clé inverse, celle qui répartit la charge entre prix, salaires et investissement, aurait rendu ce dossier plus sévère. Ce serait choisir sa convention selon le résultat cherché, et c’est exactement le reproche que cette série adresse aux chiffrages militants. La littérature ne tranche pas : 75 % sur le capital pour le Joint Committee on Taxation, environ 50 % sur les salaires pour Fuest, Peichl et Siegloch.

La borne haute

Et si on prenait tout ?

Sortons du raisonnable un instant. Pas 2 %, pas 90 % : 100 %. On confisque intégralement, du jour au lendemain et sans recours. Aucune politique fiscale ne peut faire mieux, par construction. Personne ne propose cela : c’est précisément l’intérêt de l’exercice, il donne le plafond au-dessus duquel aucune proposition ne peut se placer.

Les dix premières fortunes500 Md€Sur les 147 milliardaires que compte le pays
Années de déficit couvertes
3,3 ans
Années de programme financées
2,0 ans
Les 1 800 foyers de l’assiette Zucman1 250 Md€Assiette déduite de notre propre borne haute : 2 % de ce patrimoine produisent les 25 Md€ que nous retenons
Années de déficit couvertes
8,2 ans
Années de programme financées
5,0 ans

Disons d’abord ce que ce tableau donne raison au programme.

Sur l’assiette large, le butin couvre plusieurs années de déficit. Ce n’est pas rien. Et c’est là que l’exercice se truque le plus facilement : calculer sur les dix premières fortunes, puis conclure sur les 1 800 foyers, revient à sous-estimer l’assiette d’un facteur deux et demi. La concentration du patrimoine au sommet est massive, et un ordre de grandeur qui la minimise est faux.

Premier problème : ce n’est pas de l’argent.

Ces patrimoines ne dorment pas sur un compte. Ce sont des actions de LVMH, d’Hermès, de L’Oréal, de Dassault. Pour les transformer en recettes fiscales, il faut les vendre. Mettre en vente simultanément le contrôle de plusieurs des plus grandes capitalisations européennes ferait s’effondrer leur cours : les montants affichés ne sont pas des montants encaissables. C’est d’ailleurs la difficulté technique centrale de la taxe Zucman, qui la contourne en n’en prélevant que 2 % par an.

Second problème, et c’est le seul point que cette section établit : ça ne marche qu’une fois.

Une dépense publique est récurrente : les retraites se paient tous les ans, les salaires des soignants tous les mois. Un patrimoine ne se confisque qu’une fois. Financer un flux permanent avec un stock non renouvelable est arithmétiquement impossible, quel que soit le camp qui le tente et quel que soit le taux retenu. Même dans le scénario le plus large ci-dessus, la ressource est éteinte au bout de quelques années, et la dépense, elle, continue.

Ce que cette expérience prouve, et ce qu’elle ne prouve pas.

Elle ne dit rien sur la justice de la répartition des richesses, qui est un débat légitime et distinct. Elle ne dit pas non plus qu’un impôt sur le patrimoine serait absurde, et c’est important : prélever 2 % par an sur un stock, c’est justement transformer un stock en flux, et c’est soutenable tant que le taux reste inférieur au rendement du capital. Un impôt annuel sur le patrimoine échappe donc entièrement à l’objection de cette section.

Elle établit une seule chose : la confiscation, qui est le plafond absolu de l’imposition du stock, ne finance pas une dépense permanente. Tout le reste du débat se joue sur le flux, pas sur le butin.

Les contraintes

Le taux est déjà haut, et l’assiette n’est pas inerte

Tout ce qui précède a été calculé à assiette constante, c’est-à-dire en supposant que personne ne change de comportement quand le taux change. C’est une convention favorable au programme. Voici ce qu’elle laisse de côté.

Le niveau de départ
43,6 %du PIB en 2025

Soit 1 305 Md€ de prélèvements obligatoires, au sens des comptes nationaux. La France prélève déjà davantage que presque tous ses voisins, et dépense davantage encore. C’est l’écart entre les deux qui fait le déficit, pas le niveau de l’un des deux pris isolément.

Le rang européen ne se lit pas avec ce chiffre. Eurostat retient un périmètre différent et publie pour 2024 un taux français de 45,3 % du PIB, deuxième rang derrière le Danemark à 45,8 %, pour une moyenne européenne de 40,4 %. Afficher 43,6 % puis un rang européen dans la même phrase mettrait deux définitions dans une seule comparaison.

Une limite s’attache à toute comparaison de ce genre, et elle vaut contre nous : un taux de prélèvements élevé reflète en partie une socialisation de dépenses que d’autres pays financent par des cotisations privées, retraite et santé au premier chef. Le niveau seul ne dit donc pas qu’un pays prélève trop, il dit ce qu’il a choisi de faire passer par la puissance publique.

  • Dette publique fin 20253 460,5 Md€
  • Rapportée au PIB115,6 %
  • Intérêts payés chaque année67 Md€

Les intérêts de la dette coûtent désormais à peu près autant que l’impôt sur les sociétés ne rapporte. Cette ligne passe avant toute politique publique et ne finance rien.

L’expérience grandeur nature

La contribution différentielle sur les hauts revenus

Un impôt plancher de 20 % sur les foyers déclarant plus de 250 000 € (le double pour un couple), voté en loi de finances 2025 et appliqué. Le seul test réel disponible. L’acompte de décembre valant 95 % du dû, l’écart n’est pas un effet de calendrier.

1,9 Md€attendus
0,4 Md€encaissés

21,1 % du rendement prévu.

Ce n’est pas une prévision d’institut, c’est une exécution budgétaire. Reste à savoir ce que cet écart démontre, et il en démontre moins qu’on ne le lit d’ordinaire.

Les deux causes de ce manque à gagner, et pourquoi elles ne se généralisent pas

  • Un effet d’anticipation, qui ne se reproduit qu’une foisDes dividendes ont été distribués avant la fin de 2024 pour échapper au dispositif annoncé. C’est un déplacement dans le temps, pas une élasticité permanente : il grève la première année et disparaît ensuite.
  • Un défaut d’assiette, propre à cette contributionL’Institut des politiques publiques pointe le choix du revenu fiscal de référence comme assiette : les très hauts revenus savent le minorer. Le rapporteur général du Sénat parle d’une « impréparation relative » de l’étude d’impact. Le rendement décevant tient à la conception du texte, pas à l’impossibilité de taxer les hauts revenus.

Conclusion honnête : la CDHR démontre qu’un impôt ciblé mal conçu rend mal. Elle ne démontre pas qu’un impôt ciblé rend mal. En particulier, la taxe Zucman est assise sur le patrimoine et non sur le revenu fiscal de référence : elle n’hérite pas du mécanisme qui a fait échouer celle-ci, et lui opposer ce précédent serait transformer un défaut de rédaction en loi de la nature.

Ce que le calcul à assiette constante laisse de côté

Ces effets ne sont jamais déduits de nos totaux. Ils servent uniquement à indiquer dans quel sens ceux-ci sont probablement biaisés.

  • Le rendement du capital réagit au taux

    Nos totaux sont surestimés

    Après l’instauration de la flat tax en 2018, le rendement du PFU au titre de l’impôt sur le revenu a quasiment doublé, à 6,8 Md€ en 2024. La causalité n’est établie que pour partie : une fraction tient à un effet d’anticipation (des distributions reportées de 2017 vers 2018) et à un déstockage ponctuel de réserves accumulées. France Stratégie est resté prudent sur l’ampleur de l’effet durable, et n’a jamais validé d’effet sur l’investissement.

  • Les flux d’expatriation se sont inversés après 2018

    Nos totaux sont surestimés

    Sous l’ISF, la France enregistrait en moyenne 950 départs pour 370 retours par an entre 2011 et 2016. Après le passage à l’IFI, la moyenne 2018-2021 s’établit à 260 départs pour 380 retours : le solde devient positif. Le sens est net, l’imputation causale à la seule réforme ne l’est pas.

  • Mais l’exil fiscal est l’argument le plus faible du dossier

    Sans effet net

    Le Conseil d’analyse économique estime que l’exil supplémentaire provoqué par une taxe Zucman resterait compris entre 0,02 % et 0,23 % des hauts patrimoines français. C’est marginal, et cela ne suffit pas à disqualifier la mesure. Le vrai risque n’est pas la valise : ce sont les arbitrages de ceux qui restent, distributions différées, localisation des holdings, cessions reportées.

Flux d’expatriation fiscale, moyennes annuellesLe remplacement de l’ISF par l’IFI date de janvier 2018. Comparer 2016 à 2017, comme on le lit souvent, imputerait un effet à une réforme qui n’existait pas encore : on compare donc deux moyennes de période, de part et d’autre.
Sous l’ISF (2011-2016)
950départs
370retours
-580solde
Sous l’IFI (2018-2021)
260départs
380retours
+120solde